samedi 3 octobre 2009
mardi 18 décembre 2007
remerciements, étapes, du Kayak-Postal 2007
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mardi 19 juin 2007
Oloron, Peyrhorade
Oloron-Sainte-Marie
La Rochelle
L’aventure commence devant la porte. Est-ce vrai ? Je ne le sais pas encore…
Je m’en doute et j’ai envie d’aller voir. Alors tout simplement je décide de partir. Je n’ai pas besoin de grand-chose : un sac de couchage, un matelas, un réchaud, une pagaie de secours, des vêtements, l’appareil photo, de la nourriture, de l’eau, un compas, des cartes, une corde, des lunettes, un téléphone, une fourchette, un rasoir, un verre, une assurance, une tente, une jupe de kayak, une corde, des sangles, le matériel de navigation. Il me manque encore des choses… J’ai semble-t-il oublié la simplicité. Et puis le kayak, le matériel qui va avec.
Mon dieu ! Il va falloir porter tout ça sur mon dos… pardon, dans le kayak. Dire que je rame en tirant un tel fardeau est un doux euphémisme. Mais bon ! pour une fois, je ne pars pas seul : Hugo Desmaisons, un lycéen, m’accompagne sur la rivière. A Peyrehorade, je le laisserai pour prendre le kayak de mer qui me servira sur l’océan.
Hugo… Tes yeux brillent quand je te parle d’aventures. Du haut de tes 16 ans, tu grimpes dans les falaises, te préoccupant plus de ta sœur que de toi. Lorsque tu rentres, tu ne me parles que des vautours qui volaient autour de toi, oubliant qu’une autre cordée était arrivée à deux heures du matin quand la tienne était de retour avant même que le ciel ne descende sur l’horizon. Allez ! Ta générosité, on va la récompenser… Tu me rappelles trop quelqu’un que j’ai connu ! Je t’amène avec moi dans le cercle polaire au Spitzberg cet été.
Pour l’instant, nous partons sur le gave. Le départ officiel est à 16 heures à Oloron-Sainte-Marie. Mais le vrai est à Buzy sur le gave d’Ossau. Je n’aurais pas pu partir sans dire bonjour à ma rivière sauvage.
Hier soir, j’étais à la radio pour expliquer ce que j’allais faire. C’était peut-être il y a 3 jours, je ne sais déjà plus. 450 kilomètres en kayak, ignorer où l’on va dormir, arriver là où personne ne nous attend n’est pas un exploit sportif. Etre attentif à mon environnement immédiat, découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles personnes n’est pas une performance, non ! c’est juste un voyage. Je sais que partout quelqu’un attend le voyageur qui parlera autrement, qui remerciera pour une douche, un repas. Chez mes grands-parents, il y avait l’assiette du voyageur. Aujourd’hui c’est fini ! Même les portes de la maison de Dieu se sont refermées. Pourtant, je sais qu’un grand kayak blanc me permettra de les ouvrir. Départ vers l’inconnu… Voilà ce qui m’intéresse : partir à la rencontre, sans obligations, sans horaire, en profitant du moment présent.
1er jour : Buzy, sablière d’Orin
La voiture s’arrête. Nous gonflons le canoë. Des militaires apparaissent. Ils font un exercice : faire sauter la centrale hydroélectrique. Nous discutons. C’est étrange… Ils trouvent vachement balaise notre voyage. Moi, c’est ce qu’ils font qui m’intrigue. En tout cas, ils sont sympas.
Marcel, un journaliste, est là. Il veut son papier, mais peu à peu notre rapport change et il nous aide à charger le canoë : deux gros bidons étanches, un petit pour l’appareil photo, un autre pour je ne sais quoi et des sacs étanches. Mossu, mon nounours coéquipier en peluche du grand nord est là. A l’avant, il scrute l’horizon. Béné, qui voit son fils partir pour trois jours, est un peu nerveuse mais assure.
Tout est chargé… Un au revoir, les pagaies s’enfoncent dans l’eau et c’est le départ. Le premier virage arrive. Pour moi, il a toujours été le moment où je quitte la civilisation. 25 kilomètres devant nous sans bruits autres que ceux de la nature.
Le parcours du matin est facile et l’eau nous emporte rapidement. Nous allons presque trop vite. Ici ce sont des arbres centenaires, là des buses qui font leur parade nuptiale. Par là, c’est un héron cendré qui s’envole. Une falaise de roches sédimentaires nous dévoile ses couches. L’histoire des Pyrénées révèle ses charmes à notre passage. Plus loin, c’est devant un petit canyon que nous passons. Avec sa cascade de quatre mètres, c’est un petit bijou caché aux yeux de tous.
Hugo ne parle pas. Je vois à ses épaules vives et alertes que tout va bien. Un peu inquiet, je lui demande si ça va. Sa réponse est significative de ce que sera notre communication durant ces trois jours. C’est un oui bref et court qu’il me renvoie. Pourquoi gaspiller son énergie quand on est tout simplement bien.
Nous franchissons la Porte du Roi, c’est le premier vrai passage. Nous sommes plus préoccupés par trouver une plage avec du bois flotté que par elle. L’équipe fonctionne, donc c’est facile. Premier repas : une entrecôte cuite sur une pierre, fromage au dessert, café et puis petite sieste. C’est dur la vie d’aventuriers du bout du monde ! En fait, il faut qu’on traîne : FR3 vient nous filmer au départ à Oloron à 16 heures. Donc, pour l’instant, nous roupillons. Le printemps n’est pas encore arrivé, peu d’arbres ont leurs feuilles alors que l’hiver n’est pas venu cette année. Du haut de mes 36 ans, je n’avais encore jamais connu ça. Dire qu’il y en a qui pense que le réchauffement climatique c’est des conneries. Je suis sûr que pour affirmer ça, ils vivent avec la climatisation toute l’année et roulent en 4X4. Bon ! je ne suis pas scientifique, et donc en principe pas habilité à me rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Passons donc ce sujet.
Le départ est dur, nous sommes à moitié endormis. Hugo est inquiet. Je voulais lui faire la surprise pour l’interview mais j’ai lâché le morceau. Les rapides qui arrivent après le pont du Diable ne semblent pas le préoccuper, mais la télé bien. C’est chouette l’insouciance de la jeunesse ! Les Sept Rapides… Un numéro qui porte chance mais pas à tout le monde puisque le dernier porte un nom qui est dédié à ma sœur : le Rapide de la Dent cassée. Je crois que je ne dois rien expliquer, ce fut la fin de ses exploits en kayak. Donc nous suivons notre chemin : le Moulin brûlé est franchi sans problème, le 12B aussi, et puis c’est le lac. Le barrage est franchi dans la passe à kayak qui fonctionne toujours. Il nous reste moins d’un kilomètre avant l’arrêt télé. Une pause pipi s’impose. Les combis, seules protections contre le froid, toujours humides et désagréables, ne facilitent jamais notre tâche mais on y arrive toujours. Encore un barrage mais celui-ci est mal équipé et m’inquiète un peu tandis qu’Hugo s’échapperait bien pour éviter les journalistes.
Nous sommes à Oloron-Sainte-Marie. Les reporters se font appeler, désirer, comme d’habitude. Béné, Armelle, la famille sont là. Puis c’est Bruno qui arrive sur sa moto. La caméra nous fixe, on enregistre. Douce patience ! On charge et on décharge le canoë. J’embarque le cadreur. Nous remontons un peu le gave. J’explique pourquoi je fais ce voyage, cette « expédition », tout n’étant qu’affaire de mots, tout étant relatif. Nous attendons qu’ils filment depuis le pont après avoir bloqué la circulation, bref c’est comme à la télé. Enfin le départ ! Encore un barrage avec une passe, mais elle a été rendue impraticable par des personnes particulièrement irascibles et n’a jamais été remise en état. Ce n’est pas grave, nous avançons de nouveau. Après un dernier coucou à la caméra qui nous filme depuis le haut d’un pont, dans un rapide, nous laissons derrière nous Oloron-Sainte-Marie. Cette fois, nous sommes vraiment partis.
Un autre barrage : le rapide de Cote-Longue et la Sablière d’Orin. Il y a plein de pêcheurs qui nous regardent avec des yeux globuleux. On dirait la fête du village. L’un d’eux s’approche et je lui explique ce que nous faisons. Il repart vers les autres, rassuré. Peu à peu, ils nous abandonnent la plage de sable fin. La nuit arrive. Nous mangeons en silence avec des phrases du style : « Passe-moi le sel. Tu as aimé ? Oui. Fais passer l’eau. C’est beau ? Oui ! »
Nous éteignons la lumière, couchés dans nos duvets. Soudain, dans la nuit, un bruit de moteur explose, un tatapoum énorme envahit l’espace. Je sortirais bien avec le fusil mais il est au Spitzberg. Avec notre canoë indien, j’ai l ‘impression que c’est Custer, ses mille cavaliers, ses clairons et ses canons qui nous attaquent. Mais ce ne sont que des jeunes qui écoutent de la techno. Cette plage a dû voir de bien drôles de choses se dérouler ici.
2e jour :
La pluie nous réveille. L’eau qui s’infiltre nous sort de la douce chaleur des duvets. J’allume le réchaud et allume un petit feu. Les affaires sont mouillées, mais le ciel bienveillant s’ouvre et un rayon de soleil apparaît. Un arc-en-ciel s’inscrit dans le lointain… J’aime toujours ces scènes. Je les prends comme des bons signes. La tente sèche, ainsi que le reste du matériel. Nous embarquons tard, mais pas en retard. Les kilomètres défilent et nous ramons encore et toujours. Je suis très agréablement surpris : il n’y a plus de décharges sauvages sur les rives. « Rives vives » et Thierry Allou, aujourd’hui disparus. Ils avaient commencé le nettoyage. Nous nous étions associés le temps d’une récolte, comme ils disaient, pour nettoyer les berges à l’aide de mes raftings. Un coup médiatique local et utile pour attirer le regard sur le gave, là où passe l’eau, cet élément si important pour la vie. Cet homme qui allait mourir, pêcheur de saumons, mettait ses dernières forces dans cette bataille. Il serait fier de voir que d’autres ont poursuivi son combat et l’ont gagné, du moins en apparence.
Après un nouveau barrage, nous nous arrêtons pour vider le canoë. Hugo me parle, ce qui me surprend : « C’est normal le bout de bois planté dans le boudin ? ». Un frisson me parcourt le dos. Aurions-nous crevé ? Je regarde… Effectivement, un bout de bois est planté dans l’un des compartiments du pneumatique. Je n’arrive pas à le croire : il n’y a pas de fuite. Je n’ose pas le toucher. Je fais remonter Hugo et nous repartons. En vingt ans, je n’ai jamais vu ça. Normalement s’il s’est planté au départ, nous aurions dû rester sur place avec un bateau qui se dégonfle, et pourtant ça tient. Je rame plus fort pour conjurer le sort.
Fred des « Traqueurs de vagues », en me prêtant le canoë, m’avait proposé un kit de réparation mais, finalement, nous avions laissé tomber car le pot de colle était énorme et je ne voulais pas trop charger notre embarcation. Moi, qui ai crevé seulement trois ou quatre bateaux en vingt ans, me voilà bien marron.
Fred, où est tu ? Viendras-tu à mon secours si je t’appelle ? Le vieux copain de toujours, qui aime la rivière avec les mêmes yeux que moi, pourra-t-il sauver notre voyage ? Les kilomètres passent… Je sais que j’arriverai à amener le canoë à Navarrenx, même crevé. Et puis rien ne bouge, alors mon inquiétude disparaît peu à peu. J’essaye juste d’être plus doux et de ne pas forcer sur ce côté. Peu à peu, je me mets à penser que c’est une réparation de l’ancien propriétaire. Fred m’a dit qu’il venait de l’acheter et il n’a pas dû s’en rendre compte. Je me reconcentre… Nous sommes sur une partie du gave que je ne connais pas, mais elle est facile. Nous avançons toujours sans embûches, et cette fois à la découverte de l’inconnu. Le paysage est agréable. Le ciel est gris mais la pluie ne s’impose pas et, parfois même, un rayon de soleil apparaît. Encore une chaussée à franchir, petite celle-ci. Je me méfie des rappels, ces mouvements d’eau si blancs qu’ils vous gardent dans leur pureté. En mixant l’air et l’eau, ils enrichissent la rivière d’oxygène et participent ainsi à la vie des plantes et des poissons. Mais pour nous, simples pêcheurs, ils sont l’un des plus grands dangers qui nous guettent au détour des cours d’eau. Les arbres aussi sont dangereux : ils étendent leurs longues branches et forment autant de filets qui se déplacent. Le courant, nous poussant dedans avec toute sa force, peut nous y coincer et ce peut être la fin. Ici, il n’y a rien de tout ça… Juste de belles eaux qui nous rapprochent de l’océan.
J’avais dix-neuf ans quand j’ai voulu faire ce raid, personne ne voulait venir. « Il n’y avait pas d’intérêt ! » C’est étonnant le manque de curiosité des gens. Depuis, j’ai voyagé et j’ai parcouru bien des kilomètres à la découverte de mes inconnus. Ce n’est pas parce qu’un endroit se révèle à moi qu’il n’est pas connu mais, par contre, cette découverte m’enrichit et c’est ça qui m’importe. Si j’arrive à le faire partager, c’est encore mieux.
Hugo aussi est parti dans ses pensées. Etrange dialogue qu’est le nôtre, le silence en est la clé de voûte. Pourtant, je crois que chacun y trouve son compte.
Le barrage de Navarrenx. Quatre mètres de haut. Nous pourrions le sauter mais notre réparation issue de la quatrième dimension m’incite à la prudence, et puis c’est bien de faire un exercice de cordelle. C’est une technique canadienne. A l’aide de deux cordes, nous basculons l‘embarcation par-dessus l’obstacle. Les cordes servent à freiner et à diriger l’embarcation vers un point de récupération. Hugo en bas, moi en haut. Je fais glisser le canoë, après avoir arrimé tout le matériel. La perte d’un sac peut être une série de problèmes plus tard, donc l’attention est de mise. Les cordes bien rangées aussi sont importantes : un pied emmêlé et ce peut être une chute ou une brûlure. La cordelle, c’est facile, rapide et efficace ; mais mal exécutée, elle peut être dangereuse.
Hugo réceptionne notre colis. Je le rejoins. C’est reparti. Nous passons le pont de Navarrenx et c’est l’arrêt repas. Aujourd’hui : saucisses confites et riz, orange en entrée, chocolat au dessert et café. Quand je tends la plaque, c’est le seul moment où Hugo montre ses dents blanches et me sort un sourire à faire tomber toutes les filles. Comme quoi la bouffe, c’est important pour le moral.
Il part chercher de l’eau, je fais un tour de plage et… au rage ! au désespoir ! un panneau indique la qualité de l’eau de l’an dernier au mois de juin en époque de hautes eaux et de basse fréquentation touristique. Médiocre pour la baignade ! J’ai l’impression qu’on m’enfonce un poignard dans le cœur. Visuellement, c’est propre. Mais dans la réalité, elle est empoisonnée. Je trouve que les autorités du coin ont le courage de l’afficher. Ce que j’aimerais, c’est voir le même panneau mentionnant « potable ». Le bassin industriel d’Oloron, des vallées d’Aspe et d’Ossau ne sont pas importants et la population, sans être négligeable, n’est pas une métropole. Nous devrions être attentifs à ce type de problème si nous sommes civilisés. C’est amusant… Quand je vais chez les sauvages, je bois toujours l’eau des rivières, mais pas ici.
Hugo revient. Un responsable de la base d’eaux vives vient nous prévenir qu’un raft s’est retourné au barrage de Laas à cause d’un arbre qui empêche tout passage. Je connais l’endroit et suis surpris, mais nous ferons attention.
Nous repartons et avançons vite. La pluie se rapproche. Quelques bidons flottent ici et là. Les bois nous entourent, ils sont luxuriants. En soixante kilomètres, le paysage s’est modifié. J’ai toujours l’impression d’être isolé du reste du monde. De temps en temps, un pêcheur nous regarde passer. Il répond à nos saluts, mais pas comme à l’époque encore récente où les cannes à pêche se transformaient en fusil dont le plomb crevait la peau des bateaux.
Le pont de Narp est passé. La pluie est drue. J’attends de voir la brume mais elle ne vient pas. L’été, quand l’atmosphère est plus chaude, un rideau de brume d’un mètre se lève. Il est tellement épais que parfois l’eau disparaît et l’on ne voit plus que la tête des courageux marins d’eau douce.
Le barrage est en vue, nous stoppons. Effectivement, il y a un arbre mal placé mais il y a une autre passe à l’autre bout. Le choix est facile : nous prenons de la distance avec le tronc et filons par l’autre coté.
Nous approchons de Sauveterre. Mon souci est d’éviter une nuit sous la tente. Celle que nous avons prend l’eau et je n’ai pas envie d’être trempé. En raid, c’est toujours très compliqué de faire sécher les affaires. Un duvet mouillé, c’est toujours des nuits sans sommeil et un joli rhume en cours de route. Nous visitons une ancienne maison de maître perdue au bord. Le toit n’en est plus qu’un souvenir. Impossible de l’utiliser. Nous avançons et rien ne correspond à ce que nous cherchons. Enfin, dans le détour d’une courbe, apparaît un auvent de pêcheurs en bon état. Nous stoppons immédiatement. La pluie peut augmenter, nous sommes protégés. Nous vidons le canoë et le remontons haut sur la rive. Une corde attachée à un arbre finit d’assurer le tout. Le tonnerre retentit dans le lointain. Nous sommes à l’abri.
Ce soir, en écoutant le ronronnement du réchaud, je raconte des épisodes de mes voyages à un jeune qui un jour viendra me raconter les siens. Nous rejoignons les anges, bien au sec. Notre terre donne parfois vraiment à chacun ce dont il a besoin.
3e jour :
L’eau est montée pendant la nuit. Le gave d’Oloron est en crue. Allez ! j’ose le dire… C’est super ! nous allons avancer vite et il va même falloir freiner la cadence pour ne pas arriver trop tôt à notre rendez-vous. Béné doit venir chercher Hugo et je changerai de matériel. Nous mettrons GNGL 767 à l’eau et je serai solitaire devant 383,5 kilomètres à parcourir. Nous rangeons et nettoyons tout. Personne ne s’apercevra de notre passage dans cette cabane au bord de l’eau. Ce n’est pas pour gommer notre présence, mais plutôt par souci de protéger le prochain voyageur qui sera content de trouver un endroit sans traces. Au Spitzberg, entre guides, nous avons un jeu : « le suivant ne trouvera pas mon camp ». Et ça marche. J’ai été avec des groupes de dix personnes sur des plages qui avaient été utilisées par d’autres, en ayant l’impression d’être le premier humain à arriver là alors que ce n’était pas le cas. Je pousse même le vice à remettre les cailloux en place, après les avoir sortis du dessous de nos tentes. C’est beau la nature vierge !
Sauveterre-de-Béarn et son île. Les fortifications s’élèvent au-dessus de nous et nous en imposent. Ce fut certainement un port important pour les radeleurs car c’est aussi la fin des rapides. Comment procédaient-ils à partir de là ?
L’eau nous a déjà emportés. Je téléphone à Béné : « Nous serons en avance. Peux-tu venir vers treize heures ? Pas de problème. » Elle arrive, le kayak sur le toit. Il dépasse de tous les cotés. Dans le coffre, il y a des vêtements, une autre tente, à manger et je ne sais quoi.
Le gave s’est élargi et j’ai le souvenir d’une chaussée que nous avions franchie au dernier moment, un peu en vrac, il y a vingt ans. Je suis inquiet. Je n’aimerais pas que cela se reproduise car nous sommes seuls et se retourner serait lourd de conséquences, mais nous ne la voyons pas : elle n’existe plus.
Hugo me fait part de son envie de m’accompagner à l’estuaire. Je suis tenté de lui dire oui. Mais dès que la marée fera sentir sa présence, je sais que notre canoë deviendra une galère, malgré la crue de la rivière. Il faudrait un jour et demi de plus et je ne suis qu’au début du périple. Alors un non sort de ma bouche. Mais je te jure qu’un jour nous le referons et que nous ne nous arrêterons pas avant l’océan et son eau salée.
Le gave se divise en plusieurs bras. J’essaye de trouver celui qui a le plus de débit et ce n’est pas toujours simple. Une dernière chaussée, quelques hésitations, et puis nous sommes sur les gaves réunis. Deux pêcheurs nous regardent. Nous leur demandons notre chemin. Peyrehorade se laisse découvrir. Un mouvement d’eau bizarre barre la rivière, c’est la marée qui est remontée. Désormais, nous sommes sur de l’eau salée. La première partie du voyage prend fin. Au pied d’un escalier de pierre, nous amarrons.
Béné n’est pas là. Nous attendons. Nous voyons alors un grand kayak blanc sur une petite voiture grise. Elle semble angoissée. J’apprends que ma voiture est un tacot et qu’elle a mis deux heures pour arriver. Je crois que le danger était plus grand pour elle que pour nous. C’est étonnant comme les apparences sont trompeuses.
Nous lui indiquons un quai et chacun part de son côté. Elle en voiture, concentrée, et nous en canoë riant aux éclats. Béné, tu avais raison. Les plaquettes de freins étaient tout à fait usées et j’aurais dû faire le plein avant de partir, pardon.
Dernier arrêt pour Hugo, dernier changement de fringues, dernier déchargement… Une histoire se finit, une autre commence. L’examen pour le Spitzberg est concluant : Hugo, reçu avec mention du jury.
Allez ! c’est à moi d’y aller maintenant… Voyons si l’océan m’acceptera en son sein. Nous trions le matériel : je troque la combinaison pour un collant de lycra. La tente est un modèle ridiculement petit, mais le kayak est résolument très lourd. Nous mangeons et je pars.
Des gens qui font de l’aviron me croisent, un dernier salut. Ce soir, je veux être au port d’Anglet. Il reste un nombre de kilomètres important : selon certains quarante, selon d’autres vingt. En tout cas, c’est loin. Le cœur serré, je rame, essayant de trouver des veines qui me porteront vite. Mais la marée n’est pas là pour m’aider, alors je suis lent.
J’arrive au bec du gave. A partir d’ici, l’Adour est artificiel jusqu’à l’embouchure. C’est Louis de Foix qui le dévia en 1578 selon la volonté de Charles IX, décédé entretemps. Rivières chargées d’histoires que ces gaves et l’Adour. Elles furent aménagées pour le transport du bois à des époques lointaines. Un port existait en vallée d’Aspe, à pratiquement mille mètres d’altitude. Des marins en descendaient les mâts que Colbert commandait pour la marine royale. Les rafteurs en sont les descendants. Sont-ils aussi valeureux ? Aujourd’hui, de tels voyages ne seraient plus possibles : trop de barrages. En Ariège, j’ai eu la chance de naviguer avec un de ces engins. A ma grande surprise, ils naviguent très bien. Ces rais de dix mètres de long ont seulement deux avirons à la proue et à la poupe. Ces hommes n’étaient pas suicidaires mais de sacrés marins. Une de mes théories est qu’ils allaient de rivière en rivière en fonction des niveaux d’eau, aussi bien en Espagne qu’en France, comme je l’ai fait avec d’autres au début du rafting. Pourrais-je vérifier cette information ? Le manque de documents de l’époque m’en empêchera certainement. Ce qui est sûr, c’est qu’en kayak nous suivons l’eau et que les saisons de descente des différents cours d’eau sont différentes. Les bons rafteurs ont l’habitude de passer par-dessus la montagne, en fonction des saisons, et je suis convaincu que nous ne faisons que répéter l’histoire.
Mon cœur pleure d’avoir laissé mon jeune compagnon. Le ciel aussi. Je ne sais si ce sont mes yeux humides qui me cachent la vue ou le brouillard. Parfois, les rives disparaissent. Une cigogne me rend visite, elle semble intéressée par cet être bizarre qui pagaïe. Le moral, avec elle, remonte et peu à peu les kilomètres défilent. Radio Oloron m’appelle et demande des nouvelles. Tout va bien. Je suis dans le brouillard, seul sous la pluie, mais je me sens heureux. C’est simple le bonheur au fond.
La nuit approche et moi je n’arrive pas. Enfin ce sont les lumières de Bayonne ! Le pont Saint-Esprit est là. Je n’y suis pas encore mais la nuit peut venir, je pourrai finir l’étape. Les odeurs ont changé. Demain, je serai sur l’océan et c’est là que tout commencera réellement. Le port. Personne ne m’attend. Fatigué, je me change et vais au Yacht Club. « Un steak frites s’il vous plait et une bière, merci. » Jacques, un des responsables, me salue et nous parlons encore et toujours d’histoires de marins. Finalement, ils me laissent leur bateau pour dormir. Merci les gars. Dans le voilier, le kayak amarré à côté, je m’endors doucement bercé par le bruit de l’eau.
La Rochelle
L’aventure commence devant la porte. Est-ce vrai ? Je ne le sais pas encore…
Je m’en doute et j’ai envie d’aller voir. Alors tout simplement je décide de partir. Je n’ai pas besoin de grand-chose : un sac de couchage, un matelas, un réchaud, une pagaie de secours, des vêtements, l’appareil photo, de la nourriture, de l’eau, un compas, des cartes, une corde, des lunettes, un téléphone, une fourchette, un rasoir, un verre, une assurance, une tente, une jupe de kayak, une corde, des sangles, le matériel de navigation. Il me manque encore des choses… J’ai semble-t-il oublié la simplicité. Et puis le kayak, le matériel qui va avec.
Mon dieu ! Il va falloir porter tout ça sur mon dos… pardon, dans le kayak. Dire que je rame en tirant un tel fardeau est un doux euphémisme. Mais bon ! pour une fois, je ne pars pas seul : Hugo Desmaisons, un lycéen, m’accompagne sur la rivière. A Peyrehorade, je le laisserai pour prendre le kayak de mer qui me servira sur l’océan.
Hugo… Tes yeux brillent quand je te parle d’aventures. Du haut de tes 16 ans, tu grimpes dans les falaises, te préoccupant plus de ta sœur que de toi. Lorsque tu rentres, tu ne me parles que des vautours qui volaient autour de toi, oubliant qu’une autre cordée était arrivée à deux heures du matin quand la tienne était de retour avant même que le ciel ne descende sur l’horizon. Allez ! Ta générosité, on va la récompenser… Tu me rappelles trop quelqu’un que j’ai connu ! Je t’amène avec moi dans le cercle polaire au Spitzberg cet été.
Pour l’instant, nous partons sur le gave. Le départ officiel est à 16 heures à Oloron-Sainte-Marie. Mais le vrai est à Buzy sur le gave d’Ossau. Je n’aurais pas pu partir sans dire bonjour à ma rivière sauvage.
Hier soir, j’étais à la radio pour expliquer ce que j’allais faire. C’était peut-être il y a 3 jours, je ne sais déjà plus. 450 kilomètres en kayak, ignorer où l’on va dormir, arriver là où personne ne nous attend n’est pas un exploit sportif. Etre attentif à mon environnement immédiat, découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles personnes n’est pas une performance, non ! c’est juste un voyage. Je sais que partout quelqu’un attend le voyageur qui parlera autrement, qui remerciera pour une douche, un repas. Chez mes grands-parents, il y avait l’assiette du voyageur. Aujourd’hui c’est fini ! Même les portes de la maison de Dieu se sont refermées. Pourtant, je sais qu’un grand kayak blanc me permettra de les ouvrir. Départ vers l’inconnu… Voilà ce qui m’intéresse : partir à la rencontre, sans obligations, sans horaire, en profitant du moment présent.
1er jour : Buzy, sablière d’Orin
La voiture s’arrête. Nous gonflons le canoë. Des militaires apparaissent. Ils font un exercice : faire sauter la centrale hydroélectrique. Nous discutons. C’est étrange… Ils trouvent vachement balaise notre voyage. Moi, c’est ce qu’ils font qui m’intrigue. En tout cas, ils sont sympas.
Marcel, un journaliste, est là. Il veut son papier, mais peu à peu notre rapport change et il nous aide à charger le canoë : deux gros bidons étanches, un petit pour l’appareil photo, un autre pour je ne sais quoi et des sacs étanches. Mossu, mon nounours coéquipier en peluche du grand nord est là. A l’avant, il scrute l’horizon. Béné, qui voit son fils partir pour trois jours, est un peu nerveuse mais assure.
Tout est chargé… Un au revoir, les pagaies s’enfoncent dans l’eau et c’est le départ. Le premier virage arrive. Pour moi, il a toujours été le moment où je quitte la civilisation. 25 kilomètres devant nous sans bruits autres que ceux de la nature.
Le parcours du matin est facile et l’eau nous emporte rapidement. Nous allons presque trop vite. Ici ce sont des arbres centenaires, là des buses qui font leur parade nuptiale. Par là, c’est un héron cendré qui s’envole. Une falaise de roches sédimentaires nous dévoile ses couches. L’histoire des Pyrénées révèle ses charmes à notre passage. Plus loin, c’est devant un petit canyon que nous passons. Avec sa cascade de quatre mètres, c’est un petit bijou caché aux yeux de tous.
Hugo ne parle pas. Je vois à ses épaules vives et alertes que tout va bien. Un peu inquiet, je lui demande si ça va. Sa réponse est significative de ce que sera notre communication durant ces trois jours. C’est un oui bref et court qu’il me renvoie. Pourquoi gaspiller son énergie quand on est tout simplement bien.
Nous franchissons la Porte du Roi, c’est le premier vrai passage. Nous sommes plus préoccupés par trouver une plage avec du bois flotté que par elle. L’équipe fonctionne, donc c’est facile. Premier repas : une entrecôte cuite sur une pierre, fromage au dessert, café et puis petite sieste. C’est dur la vie d’aventuriers du bout du monde ! En fait, il faut qu’on traîne : FR3 vient nous filmer au départ à Oloron à 16 heures. Donc, pour l’instant, nous roupillons. Le printemps n’est pas encore arrivé, peu d’arbres ont leurs feuilles alors que l’hiver n’est pas venu cette année. Du haut de mes 36 ans, je n’avais encore jamais connu ça. Dire qu’il y en a qui pense que le réchauffement climatique c’est des conneries. Je suis sûr que pour affirmer ça, ils vivent avec la climatisation toute l’année et roulent en 4X4. Bon ! je ne suis pas scientifique, et donc en principe pas habilité à me rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Passons donc ce sujet.
Le départ est dur, nous sommes à moitié endormis. Hugo est inquiet. Je voulais lui faire la surprise pour l’interview mais j’ai lâché le morceau. Les rapides qui arrivent après le pont du Diable ne semblent pas le préoccuper, mais la télé bien. C’est chouette l’insouciance de la jeunesse ! Les Sept Rapides… Un numéro qui porte chance mais pas à tout le monde puisque le dernier porte un nom qui est dédié à ma sœur : le Rapide de la Dent cassée. Je crois que je ne dois rien expliquer, ce fut la fin de ses exploits en kayak. Donc nous suivons notre chemin : le Moulin brûlé est franchi sans problème, le 12B aussi, et puis c’est le lac. Le barrage est franchi dans la passe à kayak qui fonctionne toujours. Il nous reste moins d’un kilomètre avant l’arrêt télé. Une pause pipi s’impose. Les combis, seules protections contre le froid, toujours humides et désagréables, ne facilitent jamais notre tâche mais on y arrive toujours. Encore un barrage mais celui-ci est mal équipé et m’inquiète un peu tandis qu’Hugo s’échapperait bien pour éviter les journalistes.
Nous sommes à Oloron-Sainte-Marie. Les reporters se font appeler, désirer, comme d’habitude. Béné, Armelle, la famille sont là. Puis c’est Bruno qui arrive sur sa moto. La caméra nous fixe, on enregistre. Douce patience ! On charge et on décharge le canoë. J’embarque le cadreur. Nous remontons un peu le gave. J’explique pourquoi je fais ce voyage, cette « expédition », tout n’étant qu’affaire de mots, tout étant relatif. Nous attendons qu’ils filment depuis le pont après avoir bloqué la circulation, bref c’est comme à la télé. Enfin le départ ! Encore un barrage avec une passe, mais elle a été rendue impraticable par des personnes particulièrement irascibles et n’a jamais été remise en état. Ce n’est pas grave, nous avançons de nouveau. Après un dernier coucou à la caméra qui nous filme depuis le haut d’un pont, dans un rapide, nous laissons derrière nous Oloron-Sainte-Marie. Cette fois, nous sommes vraiment partis.
Un autre barrage : le rapide de Cote-Longue et la Sablière d’Orin. Il y a plein de pêcheurs qui nous regardent avec des yeux globuleux. On dirait la fête du village. L’un d’eux s’approche et je lui explique ce que nous faisons. Il repart vers les autres, rassuré. Peu à peu, ils nous abandonnent la plage de sable fin. La nuit arrive. Nous mangeons en silence avec des phrases du style : « Passe-moi le sel. Tu as aimé ? Oui. Fais passer l’eau. C’est beau ? Oui ! »
Nous éteignons la lumière, couchés dans nos duvets. Soudain, dans la nuit, un bruit de moteur explose, un tatapoum énorme envahit l’espace. Je sortirais bien avec le fusil mais il est au Spitzberg. Avec notre canoë indien, j’ai l ‘impression que c’est Custer, ses mille cavaliers, ses clairons et ses canons qui nous attaquent. Mais ce ne sont que des jeunes qui écoutent de la techno. Cette plage a dû voir de bien drôles de choses se dérouler ici.
2e jour :
La pluie nous réveille. L’eau qui s’infiltre nous sort de la douce chaleur des duvets. J’allume le réchaud et allume un petit feu. Les affaires sont mouillées, mais le ciel bienveillant s’ouvre et un rayon de soleil apparaît. Un arc-en-ciel s’inscrit dans le lointain… J’aime toujours ces scènes. Je les prends comme des bons signes. La tente sèche, ainsi que le reste du matériel. Nous embarquons tard, mais pas en retard. Les kilomètres défilent et nous ramons encore et toujours. Je suis très agréablement surpris : il n’y a plus de décharges sauvages sur les rives. « Rives vives » et Thierry Allou, aujourd’hui disparus. Ils avaient commencé le nettoyage. Nous nous étions associés le temps d’une récolte, comme ils disaient, pour nettoyer les berges à l’aide de mes raftings. Un coup médiatique local et utile pour attirer le regard sur le gave, là où passe l’eau, cet élément si important pour la vie. Cet homme qui allait mourir, pêcheur de saumons, mettait ses dernières forces dans cette bataille. Il serait fier de voir que d’autres ont poursuivi son combat et l’ont gagné, du moins en apparence.
Après un nouveau barrage, nous nous arrêtons pour vider le canoë. Hugo me parle, ce qui me surprend : « C’est normal le bout de bois planté dans le boudin ? ». Un frisson me parcourt le dos. Aurions-nous crevé ? Je regarde… Effectivement, un bout de bois est planté dans l’un des compartiments du pneumatique. Je n’arrive pas à le croire : il n’y a pas de fuite. Je n’ose pas le toucher. Je fais remonter Hugo et nous repartons. En vingt ans, je n’ai jamais vu ça. Normalement s’il s’est planté au départ, nous aurions dû rester sur place avec un bateau qui se dégonfle, et pourtant ça tient. Je rame plus fort pour conjurer le sort.
Fred des « Traqueurs de vagues », en me prêtant le canoë, m’avait proposé un kit de réparation mais, finalement, nous avions laissé tomber car le pot de colle était énorme et je ne voulais pas trop charger notre embarcation. Moi, qui ai crevé seulement trois ou quatre bateaux en vingt ans, me voilà bien marron.
Fred, où est tu ? Viendras-tu à mon secours si je t’appelle ? Le vieux copain de toujours, qui aime la rivière avec les mêmes yeux que moi, pourra-t-il sauver notre voyage ? Les kilomètres passent… Je sais que j’arriverai à amener le canoë à Navarrenx, même crevé. Et puis rien ne bouge, alors mon inquiétude disparaît peu à peu. J’essaye juste d’être plus doux et de ne pas forcer sur ce côté. Peu à peu, je me mets à penser que c’est une réparation de l’ancien propriétaire. Fred m’a dit qu’il venait de l’acheter et il n’a pas dû s’en rendre compte. Je me reconcentre… Nous sommes sur une partie du gave que je ne connais pas, mais elle est facile. Nous avançons toujours sans embûches, et cette fois à la découverte de l’inconnu. Le paysage est agréable. Le ciel est gris mais la pluie ne s’impose pas et, parfois même, un rayon de soleil apparaît. Encore une chaussée à franchir, petite celle-ci. Je me méfie des rappels, ces mouvements d’eau si blancs qu’ils vous gardent dans leur pureté. En mixant l’air et l’eau, ils enrichissent la rivière d’oxygène et participent ainsi à la vie des plantes et des poissons. Mais pour nous, simples pêcheurs, ils sont l’un des plus grands dangers qui nous guettent au détour des cours d’eau. Les arbres aussi sont dangereux : ils étendent leurs longues branches et forment autant de filets qui se déplacent. Le courant, nous poussant dedans avec toute sa force, peut nous y coincer et ce peut être la fin. Ici, il n’y a rien de tout ça… Juste de belles eaux qui nous rapprochent de l’océan.
J’avais dix-neuf ans quand j’ai voulu faire ce raid, personne ne voulait venir. « Il n’y avait pas d’intérêt ! » C’est étonnant le manque de curiosité des gens. Depuis, j’ai voyagé et j’ai parcouru bien des kilomètres à la découverte de mes inconnus. Ce n’est pas parce qu’un endroit se révèle à moi qu’il n’est pas connu mais, par contre, cette découverte m’enrichit et c’est ça qui m’importe. Si j’arrive à le faire partager, c’est encore mieux.
Hugo aussi est parti dans ses pensées. Etrange dialogue qu’est le nôtre, le silence en est la clé de voûte. Pourtant, je crois que chacun y trouve son compte.
Le barrage de Navarrenx. Quatre mètres de haut. Nous pourrions le sauter mais notre réparation issue de la quatrième dimension m’incite à la prudence, et puis c’est bien de faire un exercice de cordelle. C’est une technique canadienne. A l’aide de deux cordes, nous basculons l‘embarcation par-dessus l’obstacle. Les cordes servent à freiner et à diriger l’embarcation vers un point de récupération. Hugo en bas, moi en haut. Je fais glisser le canoë, après avoir arrimé tout le matériel. La perte d’un sac peut être une série de problèmes plus tard, donc l’attention est de mise. Les cordes bien rangées aussi sont importantes : un pied emmêlé et ce peut être une chute ou une brûlure. La cordelle, c’est facile, rapide et efficace ; mais mal exécutée, elle peut être dangereuse.
Hugo réceptionne notre colis. Je le rejoins. C’est reparti. Nous passons le pont de Navarrenx et c’est l’arrêt repas. Aujourd’hui : saucisses confites et riz, orange en entrée, chocolat au dessert et café. Quand je tends la plaque, c’est le seul moment où Hugo montre ses dents blanches et me sort un sourire à faire tomber toutes les filles. Comme quoi la bouffe, c’est important pour le moral.
Il part chercher de l’eau, je fais un tour de plage et… au rage ! au désespoir ! un panneau indique la qualité de l’eau de l’an dernier au mois de juin en époque de hautes eaux et de basse fréquentation touristique. Médiocre pour la baignade ! J’ai l’impression qu’on m’enfonce un poignard dans le cœur. Visuellement, c’est propre. Mais dans la réalité, elle est empoisonnée. Je trouve que les autorités du coin ont le courage de l’afficher. Ce que j’aimerais, c’est voir le même panneau mentionnant « potable ». Le bassin industriel d’Oloron, des vallées d’Aspe et d’Ossau ne sont pas importants et la population, sans être négligeable, n’est pas une métropole. Nous devrions être attentifs à ce type de problème si nous sommes civilisés. C’est amusant… Quand je vais chez les sauvages, je bois toujours l’eau des rivières, mais pas ici.
Hugo revient. Un responsable de la base d’eaux vives vient nous prévenir qu’un raft s’est retourné au barrage de Laas à cause d’un arbre qui empêche tout passage. Je connais l’endroit et suis surpris, mais nous ferons attention.
Nous repartons et avançons vite. La pluie se rapproche. Quelques bidons flottent ici et là. Les bois nous entourent, ils sont luxuriants. En soixante kilomètres, le paysage s’est modifié. J’ai toujours l’impression d’être isolé du reste du monde. De temps en temps, un pêcheur nous regarde passer. Il répond à nos saluts, mais pas comme à l’époque encore récente où les cannes à pêche se transformaient en fusil dont le plomb crevait la peau des bateaux.
Le pont de Narp est passé. La pluie est drue. J’attends de voir la brume mais elle ne vient pas. L’été, quand l’atmosphère est plus chaude, un rideau de brume d’un mètre se lève. Il est tellement épais que parfois l’eau disparaît et l’on ne voit plus que la tête des courageux marins d’eau douce.
Le barrage est en vue, nous stoppons. Effectivement, il y a un arbre mal placé mais il y a une autre passe à l’autre bout. Le choix est facile : nous prenons de la distance avec le tronc et filons par l’autre coté.
Nous approchons de Sauveterre. Mon souci est d’éviter une nuit sous la tente. Celle que nous avons prend l’eau et je n’ai pas envie d’être trempé. En raid, c’est toujours très compliqué de faire sécher les affaires. Un duvet mouillé, c’est toujours des nuits sans sommeil et un joli rhume en cours de route. Nous visitons une ancienne maison de maître perdue au bord. Le toit n’en est plus qu’un souvenir. Impossible de l’utiliser. Nous avançons et rien ne correspond à ce que nous cherchons. Enfin, dans le détour d’une courbe, apparaît un auvent de pêcheurs en bon état. Nous stoppons immédiatement. La pluie peut augmenter, nous sommes protégés. Nous vidons le canoë et le remontons haut sur la rive. Une corde attachée à un arbre finit d’assurer le tout. Le tonnerre retentit dans le lointain. Nous sommes à l’abri.
Ce soir, en écoutant le ronronnement du réchaud, je raconte des épisodes de mes voyages à un jeune qui un jour viendra me raconter les siens. Nous rejoignons les anges, bien au sec. Notre terre donne parfois vraiment à chacun ce dont il a besoin.
3e jour :
L’eau est montée pendant la nuit. Le gave d’Oloron est en crue. Allez ! j’ose le dire… C’est super ! nous allons avancer vite et il va même falloir freiner la cadence pour ne pas arriver trop tôt à notre rendez-vous. Béné doit venir chercher Hugo et je changerai de matériel. Nous mettrons GNGL 767 à l’eau et je serai solitaire devant 383,5 kilomètres à parcourir. Nous rangeons et nettoyons tout. Personne ne s’apercevra de notre passage dans cette cabane au bord de l’eau. Ce n’est pas pour gommer notre présence, mais plutôt par souci de protéger le prochain voyageur qui sera content de trouver un endroit sans traces. Au Spitzberg, entre guides, nous avons un jeu : « le suivant ne trouvera pas mon camp ». Et ça marche. J’ai été avec des groupes de dix personnes sur des plages qui avaient été utilisées par d’autres, en ayant l’impression d’être le premier humain à arriver là alors que ce n’était pas le cas. Je pousse même le vice à remettre les cailloux en place, après les avoir sortis du dessous de nos tentes. C’est beau la nature vierge !
Sauveterre-de-Béarn et son île. Les fortifications s’élèvent au-dessus de nous et nous en imposent. Ce fut certainement un port important pour les radeleurs car c’est aussi la fin des rapides. Comment procédaient-ils à partir de là ?
L’eau nous a déjà emportés. Je téléphone à Béné : « Nous serons en avance. Peux-tu venir vers treize heures ? Pas de problème. » Elle arrive, le kayak sur le toit. Il dépasse de tous les cotés. Dans le coffre, il y a des vêtements, une autre tente, à manger et je ne sais quoi.
Le gave s’est élargi et j’ai le souvenir d’une chaussée que nous avions franchie au dernier moment, un peu en vrac, il y a vingt ans. Je suis inquiet. Je n’aimerais pas que cela se reproduise car nous sommes seuls et se retourner serait lourd de conséquences, mais nous ne la voyons pas : elle n’existe plus.
Hugo me fait part de son envie de m’accompagner à l’estuaire. Je suis tenté de lui dire oui. Mais dès que la marée fera sentir sa présence, je sais que notre canoë deviendra une galère, malgré la crue de la rivière. Il faudrait un jour et demi de plus et je ne suis qu’au début du périple. Alors un non sort de ma bouche. Mais je te jure qu’un jour nous le referons et que nous ne nous arrêterons pas avant l’océan et son eau salée.
Le gave se divise en plusieurs bras. J’essaye de trouver celui qui a le plus de débit et ce n’est pas toujours simple. Une dernière chaussée, quelques hésitations, et puis nous sommes sur les gaves réunis. Deux pêcheurs nous regardent. Nous leur demandons notre chemin. Peyrehorade se laisse découvrir. Un mouvement d’eau bizarre barre la rivière, c’est la marée qui est remontée. Désormais, nous sommes sur de l’eau salée. La première partie du voyage prend fin. Au pied d’un escalier de pierre, nous amarrons.
Béné n’est pas là. Nous attendons. Nous voyons alors un grand kayak blanc sur une petite voiture grise. Elle semble angoissée. J’apprends que ma voiture est un tacot et qu’elle a mis deux heures pour arriver. Je crois que le danger était plus grand pour elle que pour nous. C’est étonnant comme les apparences sont trompeuses.
Nous lui indiquons un quai et chacun part de son côté. Elle en voiture, concentrée, et nous en canoë riant aux éclats. Béné, tu avais raison. Les plaquettes de freins étaient tout à fait usées et j’aurais dû faire le plein avant de partir, pardon.
Dernier arrêt pour Hugo, dernier changement de fringues, dernier déchargement… Une histoire se finit, une autre commence. L’examen pour le Spitzberg est concluant : Hugo, reçu avec mention du jury.
Allez ! c’est à moi d’y aller maintenant… Voyons si l’océan m’acceptera en son sein. Nous trions le matériel : je troque la combinaison pour un collant de lycra. La tente est un modèle ridiculement petit, mais le kayak est résolument très lourd. Nous mangeons et je pars.
Des gens qui font de l’aviron me croisent, un dernier salut. Ce soir, je veux être au port d’Anglet. Il reste un nombre de kilomètres important : selon certains quarante, selon d’autres vingt. En tout cas, c’est loin. Le cœur serré, je rame, essayant de trouver des veines qui me porteront vite. Mais la marée n’est pas là pour m’aider, alors je suis lent.
J’arrive au bec du gave. A partir d’ici, l’Adour est artificiel jusqu’à l’embouchure. C’est Louis de Foix qui le dévia en 1578 selon la volonté de Charles IX, décédé entretemps. Rivières chargées d’histoires que ces gaves et l’Adour. Elles furent aménagées pour le transport du bois à des époques lointaines. Un port existait en vallée d’Aspe, à pratiquement mille mètres d’altitude. Des marins en descendaient les mâts que Colbert commandait pour la marine royale. Les rafteurs en sont les descendants. Sont-ils aussi valeureux ? Aujourd’hui, de tels voyages ne seraient plus possibles : trop de barrages. En Ariège, j’ai eu la chance de naviguer avec un de ces engins. A ma grande surprise, ils naviguent très bien. Ces rais de dix mètres de long ont seulement deux avirons à la proue et à la poupe. Ces hommes n’étaient pas suicidaires mais de sacrés marins. Une de mes théories est qu’ils allaient de rivière en rivière en fonction des niveaux d’eau, aussi bien en Espagne qu’en France, comme je l’ai fait avec d’autres au début du rafting. Pourrais-je vérifier cette information ? Le manque de documents de l’époque m’en empêchera certainement. Ce qui est sûr, c’est qu’en kayak nous suivons l’eau et que les saisons de descente des différents cours d’eau sont différentes. Les bons rafteurs ont l’habitude de passer par-dessus la montagne, en fonction des saisons, et je suis convaincu que nous ne faisons que répéter l’histoire.
Mon cœur pleure d’avoir laissé mon jeune compagnon. Le ciel aussi. Je ne sais si ce sont mes yeux humides qui me cachent la vue ou le brouillard. Parfois, les rives disparaissent. Une cigogne me rend visite, elle semble intéressée par cet être bizarre qui pagaïe. Le moral, avec elle, remonte et peu à peu les kilomètres défilent. Radio Oloron m’appelle et demande des nouvelles. Tout va bien. Je suis dans le brouillard, seul sous la pluie, mais je me sens heureux. C’est simple le bonheur au fond.
La nuit approche et moi je n’arrive pas. Enfin ce sont les lumières de Bayonne ! Le pont Saint-Esprit est là. Je n’y suis pas encore mais la nuit peut venir, je pourrai finir l’étape. Les odeurs ont changé. Demain, je serai sur l’océan et c’est là que tout commencera réellement. Le port. Personne ne m’attend. Fatigué, je me change et vais au Yacht Club. « Un steak frites s’il vous plait et une bière, merci. » Jacques, un des responsables, me salue et nous parlons encore et toujours d’histoires de marins. Finalement, ils me laissent leur bateau pour dormir. Merci les gars. Dans le voilier, le kayak amarré à côté, je m’endors doucement bercé par le bruit de l’eau.
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